paru dans  BLOCNOTES n° 2, Epidemic , 1993

L’insupportable de la pensée

Le pouvoir de conceptualisation caractérise l’humain. Par la conceptualisation la chose s’intègre à l’univers mental de l’humain. Elle s’y incorpore. Elle devient lui. Il est contaminé par elle. Il peut la transformer en mot qui sort de sa bouche. Quand il fait cela, il montre qu’il est possesseur de cette faculté d’incorporer les choses. Celui qui l’entend, par son écoute, participe du même processus exactement. Il peut entendre celui qui parle parce que lui aussi a ce pouvoir d’incorporer la chose en la transformant en mot qui pénètre en lui. La parole est la preuve et le garant du pouvoir de conceptualisation caractéristique de l’humain. C’est la parole qui sépare l’humain et l’inhumain. La parole est leur ligne de partage.

La conceptualisation procède par la perte de l’unité : la représentation sépare l’homme de lui-même. L’homme, c’est aussi et surtout ce qu’il peut penser de lui-même. A partir de là, il peut avoir une mauvaise opinion de lui, une opinion qui va l’entraîner à se faire du mal. S’il peut se faire du mal à lui-même, il peut donc en faire à autrui. Le mal est l’un des fruits inévitables de la pensée, caractéristique de l’humain. Si l’humain n’est pas spécifiquement mauvais, le mal, lui, est spécifiquement humain. Si l’humain peut connaître le bien, c’est parce qu’il contient le mal en lui. La violence consiste à rendre un humain inhumain c’est-à-dire à le priver de parole. Et c’est aussi de cela dont souffre l’individu violenté : être séparé de la catégorie des humais.

La peur de la contamination

En même temps l’homme veut se montrer aimable. Il ne supporte pas qu’être humain comporte sa part de mal. Cela dégrade son image. A partir de ce besoin, tous les hommes en général s’accordent pour dire que la violence est inhumaine. Ainsi, ils la rejettent de leur sphère, ils se prémunissent contre sa contamination. Ils inventent ainsi une sphère idyllique et fausse qu’ils nomment « humain ». Comme toutes les idées fausses, celle-ci est pernicieuse. Elle déresponsabilise l’homme face à la violence en lui donnant bonne conscience, alors que dans ma chair d’humain,j’ai honte et je me sens responsable quand un mal est fait à quelqu’un. En tant qu’humain, je participe de cet acte monstrueux.

La conceptualisation, qui est pouvoir de représentation, est contamination. La chose, en devenant moi, me travaille. L’humain, se caractérisant par la parole, est donc soumis inévitablement et dès l’abord au processus de contamination. La contamination, activité de la parole, est spécifiquement humaine. Dire que le mal est inhumain, c’est donc vouloir le placer hors du champ de la parole, c’est-à-dire de la contamination. C’est pour se prémunir de la contamination du mal, contamination inhérente à la parole, que l’homme se construit illusoirement ce noyau dur à partir duquel il va rejeter tout ce qui le gêne : tout ce qui lui est étranger, parallèlement, est considéré par lui comme inhumain. Et quel mal y a-t-il à violenter le serf, l’homme de l’ethnie différente puisque celui-ci n’est pas considéré comme humain? La seule attitude fondamentalement non-génératrice de violence est celle qui consiste à porter l’insupportable de la pensée, le mal, à soutenir la dualité simultanée et toujours présente de l’homme, comme ont pu le faire Freud, Goethe, Kleist (écrivains pour lesquels d’une façon éclatante mal et bien sont tissés) et au XXème siècle notamment Witold Gombrowicz.

« Gain et perte logent sous le même toit ». 1

Gombrowicz pulvérise la croyance en un noyau dur. La réalisation de l’idendité, comme toute réalisation procède par le travail de la mise en forme. La forme découpe des champs limités et repérables, individualisés. Rien n’existe hors de la forme. L’individu ―le propre― se constitue et, dans le même temps, se perd par la mise en forme. Celle-ci n’a rien à voir avec une influence extérieure exercée sur un organisme déjà préétabli. C’est bien pire. L’organisme, c’est-à-dire la chose vivante, se constitue en prenant forme. La Forme est un processus qui dépasse la volonté humaine2, processus infini qui a ses lois internes indépendamment de l’homme. Il s’agit d’ « Un quelque chose qui est, me semble-t-il, indispensable à toute création organique. Par exemple, le besoin inné que nous avons de développer la Forme toujours inaboutie : chaque forme amorcée exige un complément, quand je dis A, quelque chose m’oblige à dire B3, et ainsi de suite. »4 La vie de la vie est déformation. « Etre homme signifie ne jamais être soi. »5 L’homme, pour être homme, ne peut pas se passer de la mise en forme. Non seulement le ver est dans le fruit mais être fruit, c’est fatalement renfermer en soi le ver.

L’absence de noyau dur signe l’union indissoluble de l’intérieur et de l’extérieur. La contamination est constitutive : c’est l’insupportable de la pensée, seule maturité véritable. Par elle, se détermine la ligature du bien et du mal, du supérieur et de l’inférieur, de l’éthique et de la sauvagerie. Quand Gombrowicz dit que l’Aîné est travaillé et formé par le Cadet, il ne dit pas tant que l’homme de la maturité se ressource et se régénère au contact de la fraîcheur de la jeunesse, il dit surtout que toutes les pulsions sauvages et cruelles que la civilisation tente d’occulter sont en elle, toujours, et, à jamais, la travaillent. Derrière l’entreprise la plus civilisée qui soit, est tapi l’inférieur, le goût du crime et du sang. Et, ce qu’il est capital ici de saisir, c’est que cet inférieur ne tente pas le supérieur comme un bel objet l’appelant du dehors, une tentation à laquelle le supérieur pourrait ou ne pourrait pas succomber mais que le supérieur, dans sa constitution même, ses motivations, son moteur, son énergie, est pétri d’infériorité. L’homme gombrowiczien ne dit jamais : vive les vieux! ou vive les jeunes! Il ne dit pas non plus : l’homme est un âne, il ne peut faire que des dégâts. L’œuvre de Gombrowicz n’abrite ni cynisme ni lâcheté. A la fausse et trompeuse image d’une supériorité qui essaie de se faire passer pour pure et inviolable, et ceci par peur de la contamination, Gombrowicz oppose la seule maturité capable de donner à l’homme à sa dignité : la lucidité sur l’incontournable ambivalence. Car, à partir de cette lucidité, toutes les choses changent : cette ambivalence propulse dans la mouvance et le devenir. Je ne suis jamais tout à fait ceci ou cela mais toujours en train de devenir, par conséquent, ma remise en question est perpétuelle ainsi que mon regard sur les êtres et les choses. Dans une perspective du devenir, le regard est à la fois plus aigu et plus percutant. Il ne s’agit plus de dire : ceci est bien, ceci est mal, c’est-à-dire de considérer les éléments du monde d’après des places stables et solides mais de voir ces éléments tels qu’ils sont, dans leur mouvance même, dans leur inscription mouvante dans le temps. Aux vrais lecteurs de Nietzsche, Gombrowicz adresse son salut quand il dit que ce qui, de Nietzsche, l’a inspiré, c’est le style…

Witold Gombrowicz prend la chose la plus précieuse aux yeux des hommes, ce qu’ils considèrent comme la sphère supérieure par excellence et leur montre quelle est sa source véritable. En six pages fulgurantes du Journal6 condense toute la sauvagerie de la morale. L’écrivain a prononcé une conférence dans laquelle vient de briller toute sa maturité. Il lui semble avoir vaincu le monstre, l’appel de l’infériorité. Et voilà que dans cette apogée de la paix et de l’esprit, se présentent malencontreusement devant lui des mains de domestique : il a si bien parlé qu’il mérite tous les égards et un chango, inférieur parmi les inférieurs, lui sert un verre d’eau pour apaiser la soif de celui qui a si bien parlé. Ces mains sont simples, nues, tout à fait innocentes : elles ne disent rien non parce qu’elles taisent des choses mais parce qu’elles sont bien plus belles que cela, elles n’expriment rien. C’est un chef-d’œuvre de la nature dont l’homme civilisé ne parvient pas à faire son deuil; elles ne sont que cela : des mains. N’ayant que des besoins primaires et charnels, sans aucune réflexivité, le chango est pur, d’une pureté qui porte une grave offense à l’homme civilisé qui, avec la pensée a perdu l’unité, celui qui a gagné le dédoublement c’est-à-dire la capacité du mal et de tous les mirages. Il ne faut pas oublier que si l’art, suprême mirage, soulage l’homme de la présence du mal, l’art prend sa source au même endroit que le mal.

Tout à coup, aux yeux de G., seul le chango est d’une pureté absolue parce qu’il est sans pensée, sans langage, sans la perte de l’authentique que provoque fatalement toute mise en forme. Toute expressivité est perte du propre. Etre communicable, c’est devoir passer par les formes communes préexistantes, sans lesquelles nulle compréhension ne serait possible. « La pureté appartient au silence seul et donc à l’absence du dicible » 7 écrit Klossowski. Gombrowicz, atteignant à ce moment de la conférence l’apogée de la forme, est blessé par cet être refermé sur lui-même, abrité dans le silence du propre. Et si ce chango est pur, il est moral, et moi, Gombrowicz, l’être de conscience c’est-à-dire moral, mis en présence du chango, je deviens une bête, un monstre! Il faut avant tout sauvegarder l’humain, c’est la base de l’éthique. Moi, G., au nom de l’éthique, je dois faire disparaître ce qui met en danger la conscience, le chango, le tuer! L’éthique se fonde sur la barbarie: le besoin de tuer, d’exclure l’autre. Cet autre me met en danger parce que je le perçois comme mon semblable. C’est parce que le chango est mon semblable, humain comme moi, qu’il rivalise avec mon humanité et que me saisit le besoin de le neutraliser. La source de l’agressivité se situe dans le comme moi. Si l’autre est comme moi, cela veut dire qu’il n’y a qu’une place pour nous deux, d’où le besoin de le déshumaniser. G. ne tue pas le chango bien sûr. « Mais de cet affrontement raté, il lui restera sans doute pour toujours la certitude grandissante que la vertu est dotée de griffes (…) »8 Le bien et le mal sont tissés indissolublement: c’est toute la dimension du tragique.

L’affrontement de la forme et de l’authentique est tragique. La réalisation du propre, pour se constituer, passe par l’extériorité. La difficulté de ne pas être soi (le propre n’existe pas) est incluse dans l’acte même de se réaliser. « Le bonheur et le malheur, (…), la fortune ou l’infortune, l’homme les reçoit d’un même partage. Or, le phénomène tragique se fonde justement sur cette unité dialectique de deux forces, l’une positive, l’autre négative ―unité qui est à l’œuvre à chaque moment de l’action tragique. »9

L’authentique existe en tant qu’il n’existe pas

Même si je ne peux jamais être moi-même, je le veux! Jamais homme plus que lui ne lutta pour l’indépendance de son esprit. L’indépendance de l’esprit passe d’abord, précisément, par la prise en compte de son impossibilité et, malgré elle, y tendre. Etre soi, ce n’est que le désir, absolu et constant, de l’être.10
Le désir d’être soi est mouvance perpétuelle qui jamais n’atteindra sa rive (ce qui serait se figer dans une forme, dans une « gueule »). La plupart des hommes ne cherchent qu’à s’attacher à un roc solide auquel ils s’identifient, se heurtant aux autres rocs. Le racisme est la modalité la plus dégradée, la plus hideuse, de la lutte de l’homme contre l’aliénation de la forme, d’où sa peur de toutes les contaminations, où l’autre ethnie devient une maladie contagieuse et où la véritable maladie contagieuse revêt tous les attributs moraux. Il préfère monter de toutes pièces un épouvantail fantoche11 que l’on tient pour le noyau dur de son être plutôt que de vivre comme l’homme gombrowiczien. Celui-ci sait qu’être, c’est seulement le désir d’être, le désir tout nu, inassouvissable à jamais; c’est l’amour.

Notes:

1Proverbe russe.

2Ce que Gombrowicz nomme : « l ‘impératif de la forme », Gombrowicz, Testament, Bibliothèque Belfond, p.78

3Souligné par moi.

4Gombrowicz, Testament, Bibliothèque Belfond, p. 78


5
Gombrowicz, Journal, Tome II, Bourgois, p. 27

6Gombrowicz, Journal, Tome II, Bourgois

7Klossowski, Un si funeste désir, Gallimard, p.123

8Gombrowicz, Journal, Tome II, Bourgois, p.142

9Peter Szondi, « L’itinéraire tragique de Démétrius dans la pièce de Schiller » in Poésie et poétique de l’idéalisme allemand, Tel Gallimard, p.28

10« dans ce « je veux être moi-même » réside tout le secret de la personnalité (…) Même si des forces ma malaxaient comme une poupée de cire, je resterais moi-même tant que je prosterais là contre. Cette protestation contre la déformation constitue notre forme authentique » Gombrowicz, Journal, Tome II, p.27

11Ce que Witold Gombrowicz appelle « la Grande Mascarade ».