paru dans BIL BO K, n°22 LUX(E), octobre 2003

Désir

Faire la lumière, en philosophie, consiste à dévoiler, ôter les voiles du caché. La philosophie de Lévinas, toute travaillée par quelque chose d’autre, un autre entre les deux noms de l’infini et du visage, tourne le dos à l’appétit du dévoilement, à la voracité de la représentation. Parce que pour lui, ôter les voiles du caché, du nouveau que l’on veut découvrir, revient proprement à l’anéantir en tant que nouveau, le faisant déchoir précisément, par cette opération même, de son statut de nouveau, radicalement autre.

Cela ne consiste donc qu’à la réduction au Même. Le verbe connaître ( entreprise de la lumière ) équivaut chez lui à comprendre. Et comprendre dans son sens premier, c’est tenir enfermé tout en soi, englober, clôturer, ( conceptions de la Totalité ). Et, par ces actions, l’Autre n’est plus l’Autre mais devient Moi, le Même. Contre l’entreprise de l’intériorité, de la voracité d’avaler, de faire sien, il oppose la philosophie de l’extériorité. La mise en œuvre de l’extériorité répond à un désir profond, vibrant, extrêmement aigu aussi et sensible, du débordement. Débordement essentiel par rapport à la Totalité. Dans un au-delà de la pleine lumière, dans un au-delà de cette partie de cache-cache entre l’ombre et la lumière, entre le chasseur et sa proie où peut se résumer toute la philosophie. Parce que le dévoilement et la représentation ne se réduisent jamais, in fine, passant par la connaissance de l’Autre par le Même, qu’à une clôture, étouffant dans l’œuf la nouveauté toujours radicale de la vie. Connaître, dans le sens de comprendre, est une entreprise ruinée à la base parce que c’est briser dès lors l’altérité foncière qui ne tient qu’à l’Inconnu. Mais la philosophie de Lévinas ne prône pas, loin s’en faut, un retour à l’ignorance, à la passion de l’ombre et de la non-curiosité. C’est que son projet se situe dans un plan tout autre. En effet, à la représentation qui est mettre en pleine lumière, qui est prendre le statut de sujet ( fixe et immuable ) face à un objet que l’on va manipuler et traiter, dans une relation d’adéquation, donc statique, à la connaissance du dévoilement de l’Autre, le désir de Lévinas, le Désir métaphysique ainsi qu’il l’entend, oppose un vivre avec l’Autre, dans une inadéquation dynamique, se confiant aux bras tout-puissants du vivace Devenir. Par la plongée dans l’inconnu, qui est une noirceur toute spéciale, non plus vue comme un lourd tissu sombre devant nos yeux dont nous n’aurions que la hâte de nous dépêtrer, mais une noirceur chatoyante recelant les couleurs en puissance du futur, du temps, de la dimension très haute et infinie de l’Autre.
Cette pensée de l’au-delà du jour et de la nuit repose sur une conception très particulière du désir. Une conception rare, pour ne pas dire unique, à l’écart de toute conception aussi bien psychanalytique que philosophique. Et pour saisir, pour être séduit, tomber en amour et être emporté dans les sillages de Lévinas, il faut être touché par sa conception du Désir qui en est vraiment la base. Il ose écrire le Désir tel que les théories ne le définissent jamais, en ce qu’il est ni  » retour aux origines », ni  » besoin « . Le besoin, comme le retour aux origines sont l’appétit de quelque chose d’ancien, de connu, de quelque chose de pensé au préalable. C’est, selon lui, l’opposé du vrai désir qui est l’inanticipable absolu, ce que l’on ne peut pas vouloir en tant que défini, quelque chose dont on n’a absolument pas idée. Contrairement à la vision, à la mise en lumière, au dévoilement heideggerien, adéquation entre l’idée et la chose : compréhension qui englobe, il met en valeur l’inadéquation, seule porteuse d’une relation dynamique, ouverte, riche à l’infini.  » L’inadéquation ne désigne pas une simple négation ou une obscurité de l’idée, mais, en dehors de la lumière et de la nuit, en dehors de la connaissance mesurant des êtres, la démesure du Désir. Le Désir est le désir de l’absolument Autre.  » ( 1 )

Visage

Cet Autre radical se présente sous la forme, qui justement n’en est pas une, du visage. Le visage, toujours en mouvement, non fixe, avec ses expressions, ses mille insaisissables tressautements, vibrations, clignements, frémissements, est ce qui résiste, d’une manière absolument inaliénable, à la saisie. Il ne constitue pas une image.  » La manière dont se présente l’Autre, dépassant l’idée de l’Autre en moi, nous l’appelons, en effet, visage. Cette façon ne consiste pas à figurer comme thème sous mon regard, à s’étaler comme un ensemble de qualités formant une image. Le visage d’Autrui détruit à tout moment, et déborde l’image qu’il me laisse, l’idée à ma mesure ( … ) l’idée adéquate ( … ) Il s’exprime.  » ( 2 ) J’ai vraiment senti ce qu’il vient de dire là en faisant cette expérimentation : essayer de me souvenir, de ramener le visage d’un être cher par le souvenir que j’ai de lui dans nos rencontres. Impossible de m’en faire une image précise, de le mettre dans un cadre fixe; le visage apparaît et se dissout dans le même temps. En revanche, essayant de me remémorer ce même visage par le souvenir de photographies de lui, là, le visage s’est dressé clairement devant moi. Or, ce visage photographique, que je pouvais si bien capter dans l’oeil de mémoire de ma tête, n’avait absolument rien à voir avec le vrai visage tel qu’il m’apparaissait dans le face-à-face de nos rencontres, dans ces moments où entrent en jeu les diverses lueurs et brillances de ses regards, ses mimiques creusant par moments deux petits traits charmants verticaux autour de sa bouche, etc. Quand il me parle. Quand il m’écoute. La dimension de la Parole suit celle du Désir, dans la construction de Lévinas. La Parole, avec le Désir, en est la donnée fondamentale. Parce quelle est expression; et l’expression est ce qui détruit l’image et, avec elle, la vision, la saisie, la fixité. La signification du visage perce la forme.

Élémental

La pensée par-delà l’ombre et la lumière fait que les objets du monde, le monde, ne sont plus perçus comme des choses jetées devant moi, offertes en pâture à ma saisie ou comme m’échappant sans cesse ( avidité… besoin… réification, etc. ) mais, outrepassant la prétention de la représentation qui objective, composent le milieu, le bain où je suis en plein, de toutes parts. Un bain qui n’est plus amas d’objets passifs, mais un milieu  » constituant « , de vie, un milieu porteur de jouissance.  » Le « revirement » du constitué en constituant s’accomplit dès que j’ouvre les yeux : je n’ouvre les yeux qu’en jouissant déjà du spectacle.  » ( 3 ) Les choses alors se dessinent dans un milieu doté d’une épaisseur, une épaisseur que je ne peux pas saisir. La jouissance, c’est se poser corporellement dans le monde et, pour cela, l’extériorité du monde ( en tant que constituant et me dépassant largement, m’immergeant ), échappant à la saisie et à la représentation, cette extériorité est maintenue. Ce que Lévinas désigne sous le terme de :  » l’élémental ». Avec l’élément, c’est comme si on se tenait dans les entrailles de l’être. Il se présente à nous seulement par une face et celle-ci n’est pas un objet: Vent. Terre. Mer… Il précède la distinction entre le fini et l’infini. Par là même, il nous sépare de l’infini. Cette séparation d’avec l’infini va présider ici à l’articulation entre la lumière, le fini ( lux ) et le luxe.

Luxe. Jouissance. Beauté

Les belles choses, dit Lévinas, ne sont pas Visage. Elles ont une forme et sont  » convertibles « ,  » elles ont un prix « .  » Elles représentent de l’argent parce qu’elles sont de l’élémental, des richesses ( … ). L’orientation esthétique que l’homme donne à l’ensemble de son monde, représente sur un plan supérieur un retour à la jouissance et à l’élémental. Le monde des choses appelle l’art où l’accession intellectuelle à l’être se mue en jouissance, où l’Infini de l’idée est idolâtré dans l’image finie, mais suffisante. Tout art est plastique. Les outils et les ustensiles, qui supposent eux-mêmes la jouissance, s’offrent, à leur tour, à la jouissance. Ce sont des jouets : le beau briquet, la belle voiture. Ils se parent d’arts décoratifs, ils plongent dans le beau où tout dépassement de la jouissance, retourne à la jouissance.  » ( 4 ) Par l’élémental, ne se présentant à moi que sur une seule face, n’étant ni un objet dont je pourrais circonvenir toutes les faces, ni un visage puisque celui-ci d’emblée est en dehors de la forme et de l’image, de par son expressivité, est une sorte de court-circuit dans le jeu du fini. Le visage m’échappe à jamais ( d’où sa transcendance; le divin, pour Lévinas, réside dans le rapport humain, l’échange de la parole ) je ne peux pas me faire de lui une représentation. Par là, il est infini, dans l’extériorité. La chose utile, répondant à une finalité technique, utilitaire, est finie. L’élémental n’est ni visage ni chose. C’est pourquoi, il me préserve de la clôture morbide du fini, sans me plonger pour autant dans la démesure, l’insaisissable de l’infini. Il me coupe de l’infini. Ceci est capital. Car, l’élémental, bain où je suis, ne se présentant à moi que sur une seule face ( la gifle du vent sur mon corps mais je sais bien, en même temps, que là ne s’arrête pas son action, les autres faces du vent ) cache derrière lui toute une nuit qui m’échappe. Or,  » Ce que cache la face de l’élément qui est tournée vers moi n’est pas « quelque chose » susceptible de se révéler mais une profondeur toujours nouvelle de l’absence, existence sans existant, l’impersonnel par excellence.  » ( 5 ) Cette manière propre à l’élémental, se situant en dehors de l’être et du monde, Lévinas la caractérise de : mythique. Elle n’est pas la transcendance qu’ouvre à moi l’inatteignable du visage d’autrui, autrui avec qui je parle, divination peuplée, vivante, réelle. Mais un no man’s land, sans parole, sans visage. C’est pourquoi Lévinas dit que l’élémental est peuplé de  » dieux mythiques « . Les belles choses sont un retour à l’élémental, à cette jouissance spécifique du être baigné dedans. Elles ménagent une place à l’infini mais sans l’appréhender encore… Il ne faudrait pas croire que luxe et jouissance sont rejetés pour autant par Lévinas. Luxe et jouissance établissent une étape décisive en ce qu’ils opèrent déjà ce processus préparatoire indispensable à la plongée dans l’inconnu, à la relation d’inadéquation dynamique avec l’Autre: par la séparation. L’autre élément de base, articulé à sa conception du désir, est: la séparation. Je ne suis pas l’extérieur dont je m’emparerais par la lumière de la représentation, je ne peux pas le réduire au Même. J’en suis donc séparé. Baignant dans un milieu qui me dépasse, me cachant ses autres faces, c’est-à-dire m’en séparant, et donc je jouis.

L’élémental et le luxe, qui en participe, sans encore faire pénétrer dans l’au-delà du jour et de la nuit, tracent cette ligne de partage essentielle entre l’utile, la saisie, la totalité qui clôturent, et le monde insaisissable de l’extériorité. Le luxe, lui-même cette face infinitésimale entre la lumière et la nuit, si l’on ne se cantonne pas à se repaître des  » dieux mythiques « , peut être le berceau de la caresse, de l’érotique, non-saisie par excellence. Mais cela, c’est une autre histoire…

Notes :
1 ) Emmanuel Lévinas, Totalité et Infini, ed. Martinus Nijhoff Publishers, p. XVI.
2 ) Ibid., p. XVI.
3 ) Ibid., p. 103.
4 ) Ibid., p. 114..
5 ) Ibid., p. 113.