paru dans  BIL BO K n°23 TROU, mars 2004

Le permafrost est un réfrigérateur très sûr. Les habitants des régions polaires, avant d’être colonisés complètement, avant que soient éteints leurs modes ancestraux, y creusaient des trous pour conserver la viande. Pas de risque de panne avec ce sol gelé en permanence. Un réfrigérateur naturel plus performant que n’importe quelle haute technologie. C’est dans sa fonction de trou, de cache, de niche que le permafrost peut faillir. Parfois en Sibérie il se fissurait, s’entrouvrait, lâchant son contenu enfoui. De la montagne, des amoncellements de morts tout à fait intacts se déversaient devant les détenus qui étaient, eux, sinon encore à peu près vivants, du moins plus tout à fait humains. Qui pouvaient y voir leur sort futur, dans un jour, une heure ou un mois. Le permafrost comme mémoire vivante, réelle des Autres et miroir de Soi.

Écrire c’est refléter le monde. Pour être ce pur miroir, il faut soi-même complètement se vider. Mais c’est du monde aussi que je suis faite. Pour écrire, je me vide du monde. Il y a là-bas, très très loin de moi, un lieu qui n’existe pas auquel je suis branchée en permanence. Ce qui fait qu’aussi il est au plus proche de moi. Ce lieu n’obéit pas à l’espace-temps. Je ne sais pas de quoi il est fait mais c’est par les sons qu’il se donne à moi. Je le vois aussi, latéralement, jamais devant derrière en haut ni en bas mais à côté, dans le prolongement de mes oreilles, qui certains jours, en ont même saigné… C’est une grande masse blanche, mais pas lumineuse, pas irradiante, plutôt mate, absorbante. Un désert qui m’absorbe, oui c’est ça. Ce que l’on nomme tout platement : le silence. J’aime les peuples du froid parce qu’ils incarnent les mots. Les mots me viennent de cette énorme masse blanche, infinie. Sous certaines conditions très précises, apprises dès l’enfance.
Avoir de bonnes fréquentations. Car tous les êtres ne sont pas sensibles au permafrost. La plupart sont faits de telle sorte qu’ils l’éloignent. Ils veulent aussi me voler mon miroir, ce miroir de vide réfléchissant du monde, ce trou que je deviens à moi-même et où l’on voit la prémonition de ma mort. Se garder d’eux donc. Ne chercher aucune compagnie. Accepter ceux qui sont vraiment vivants, très rares, ceux qui, chacun à sa manière, savent le permafrost et le respectent en moi.
Briser tous les petits miroirs mesquins tendus par les autres. Ils viendraient sinon faire écran au miroir de vide total.
Ne ressentir envers le monde ni haine ni amour, ni joie ni colère, ou alors tout cela ensemble. Rien ne doit dépasser de la conscience. Il faut garder cette douceur lisse de la neige.
Savoir que les mots viennent des morts mais en tant que vivants. L’écriture est une mémoire mais axée sur le devant.
Vivre. Suprême condition.

Alors vidée je deviens la surface lisse trouée à moi-même. Et là-bas, la masse blanche va peu à peu se cribler de trous. Elle va se secouer de spasmes orgasmatiques, et elle va laisser filtrer un mot, un son après l’autre. Un crible. Un crible qui entre en résonance avec le crible que je suis moi-même devenue. On a longtemps cru que j’écrivais de la littérature érotique. C’est une appellation commode pour les bien-pensants. Sans comprendre que la littérature et l’érotisme c’est la même chose. En ce que ce sont les trous qui les font. Les orifices du corps sont plus faciles à comprendre que les orifices de l’écriture proprement dite. Or je suis sûre qu’ils fonctionnent d’après le même modèle. L’orifice corporel troue un passage aux nerfs, aux vaisseaux sanguins. Et c’est par ces passages que vous et le monde entrez en communication. Quand j’écris, c’est pareil. C’est pourquoi mon écriture s’écrit avec mes larmes, de plaisir et de douleur, et avec mon sang.
Je me demande si maintenant, après tant d’années, mais pas tant que ça, les montagnes de l’Extrême-Nord russe rejettent encore des cadavres. Ce serait quelque chose que d’imaginer le parcours de ces tas d’hommes encore intacts, nus, avec leurs marques de scorbut, de pellagre, d’extrêmités gelées, déboulant à la porte d’un McDonald’s. Le trou du permafrost qui viendrait ainsi agresser les trous des narines, des yeux et le trou de la bouche des consommateurs de viande fraîche. L’industrialisation nazie de l’assassinat achevait par le gaz et le feu avant la fosse. Le côté plus sauvage, plus naturel, soviétique par le gel.
Il faut faire confiance à la vie. Elle a une grande capacité de mémoire inutile. C’en est ahurissant.
Alors quand j’écris je suis la cible. La cible du monde, des cris de plaisir, d’amour, des chants de torture, des images de beauté verdoyante et des images horrifiques de tous les permafrosts, sous forme de gel ou pas, passés et à venir.
Le problème c’est que ce vide qu’on devient peut comprendre beaucoup de choses, même l’amour et l’horreur. Et que ces choses, pour bien vivre confortablement, il vaudrait mieux ne jamais les comprendre, même de loin.
Les Inuits, avant d’être encerclés, n’avaient jamais le cancer.
On comprend qu’avec tout ça, non pas comme moteur, mais comme soubassement, les écrivains aiment s’adonner aux pratiques sexuelles. Le sexuel, ce jeu bien gradué entre le chaud et le froid, entre la brûlure et le gel. La lettre qui se dessine sur le papier ou sur le moniteur est le jet de sperme de la masse blanche, là-bas, au loin, au centre de mon sexe et de mon cœur.
L’orifice corporel et celui de l’écriture opèrent par torsions. C’est leur mode. Tension, torsion entre le dehors et le dedans, l’avant et l’après, la vie et la disparition, l’amour et le désir… Si pour désirer il faut aimer, pour faire l’amour, il faut oublier l’amour car le désir va à l’encontre de l’amour. L’amour veut préserver l’autre; le désir veut l’empoigner, s’en emparer, le déchirer et se déchirer avec. Écrire c’est comme aimer et désirer en même temps. Et si je veux écrire c’est pour les vivants de demain, mon écriture ne s’imprime pas aujourd’hui, aujourd’hui c’est déjà trop tard. Aujourd’hui est le résidu de ce qui est mort. J’aime certaines langues antiques qui ne connaissent que deux temps, le passé et le futur, ou le passé et le présent… Avec nos trois temps, nous sommes ridicules. Se donnant l’illusion de créer un axe, la ligne complète du temps, avec cette idée bien rassurante de but. Mais le temps ce n’est pas ça. Le temps n’opère qu’en deux mouvements, mort/vie vie/mort des instants qui s’écoulent. Le troisième, dans l’affaire, c’est vous. C’est vous qui devez devenir les trous vides par lesquels ça passe, ça file en flux. Cribles.
Les Danaïdes n’avaient pas des jarres percées les condamnant à les remplir en vain sans cesse, où l’on a voulu voir le symbole de la féminité dépensière et dévorante, mais des récipients criblés de trous par lesquels elles apportaient l’eau féconde sur la terre, l’art des puits venu d’Égypte. Elles étaient pures et voulaient rester vierges. Pour que l’eau du ciel se déverse en elles afin qu’elles la répandent ensuite sur les humains. Elles étaient le passage, le trou, le vide qui véhiculait l’eau. Si l’écrivain n’est pas ce vide, il n’est rien. Et le monde ne se dessine pas au bout de ses doigts. Ceux qui veulent décrire le monde soi-disant en tant que tel, qui revendiquent cette prétention, ne sont pas assez vides, par là-même, pour ce faire. Il ne faut rien vouloir. Que le désir et l’amour, torsion, du crible.
Tant qu’on n’aura pas mémorisé, c’est-à-dire mangé presque un par un, les morts du gel et du feu, les nouveaux mots ne viendront pas. Peut-être faut-il faire un contre-feu, comme le dit une certaine technique contre l’incendie. Dresser une machine de feu et de gel réunis non de destruction mais d’amour. Dans la virginité. Et ça c’est politique. Comme toute écriture vraie est forcément sexuelle, elle est forcément politique aussi.
Il est plus facile d’accepter qu’on finira tous dans un trou que l’idée que nous sommes un trou fait de trous. Et se maintenir là. Comme le fait la vierge mentale que je suis.