paru dans Bil Bo K, n°25 CIRCUM ZERO, octobre 2004

« Tu vois ce petit cercle, là ? Au-dessus de la fente, oui… C’est un O. Quand Dieu a vu la datte, il l’a trouvée si jolie qu’il s’est exclamé : Oh! le beau fruit! Et le O s’est imprimé sur son noyau », répétait Antonin chaque fois qu’il ouvrait une datte devant moi.


D’où tenait-il cette histoire ? Je me demande maintenant. Quelqu’un lui avait-il dit ça à lui aussi un jour ? Il n’avait pas pu la lire. Antonin ne lisait pas. C’était lui qui l’avait inventée ? Pour moi ? Fille qu’il appelait, devant ses amis, un beau sourire confiant aux lèvres, le renouveau de sa vie… Moi, fille de l’orée du désert, à qui il donnait souvent des dattes. Avec le petit jeu anodin et fantastique cent fois répété : le noyau qu’il dressait devant moi, sa bouche qui s’arrondissait, les yeux tout rieurs pour prononcer, encore et encore, cantilène, la même petite histoire. Charmée par sa voix et son autorité douce, magique, il me semblait alors découvrir cette petite lettre, en haut, toujours pour la première fois. Je l’imaginais bien fantasque ce Dieu qui s’extasiait d’une si petite chose. Et dont l’expression incantatoire avait un tel pouvoir : marquer le noyau dur du fruit. Des lèvres invisibles, je suivais le tracé tout aussi invisible, repérable au seul son qui, par sortilèges de l’amour et de l’extase, s’imprimait immédiatement. Chaque fois que j’en mangeais une, après la première morsure venant d’écarteler la substance du fruit, je cherchais des yeux le petit signe rond, un peu allongé, mystérieux et bien tracé. Fidèle à surplomber la fente presque vaginale, matricielle, du noyau. La lettre sortie d’entre les lèvres divines… Manger le fruit c’est, par empreinte invisible, jeu de miroirs, s’incorporer, par résonance, écho immatériel, le cercle parfait. Le O, là où tout commence et finit… Début et fin de chaque chose.
C’est par ce O de la datte que tout a commencé. L’écriture, l’amour de l’eau et de la puissance, de la joie et du surhomme.
Quand j’ai cessé de manger des dattes régulièrement, je me suis mise à nager. Tous les jours, loin et longtemps. J’ai aimé l’eau. De passion. Je nageais loin du rivage, très loin. Antonin, qui ne savait pas nager, qui ne pouvait pas se baigner à cause de son oreille malade ne supportant pas la moindre goutte d’eau, restait debout sur la plage à me regarder avec plaisir m’éloigner de plus en plus du bord. Dans l’eau, j’aimais ressentir cette ignorance qui soudain me tombait dessus miraculeusement : ne plus savoir où je finis, où je commence. Nager lentement, en tâchant seulement de se faire porter par le courant, me mélangeait à l’eau. Fille d’eau, je devenais le cercle, là où ne se marque aucun point, aucune limite particulière. Sans spécificités, sans particularités, mais non sans caractère…. Le bien-être intégral.
Intégral… Quel mot excitant! N’importe quel substantif accolé à ce vocable me donne des frissons. Sans doute parce que cela me fait immédiatement penser à l’expression « nu intégral ». La nudité, n’est-ce pas l’intégralité même ? Nu et intégral sont synomymes comme le rond au-dessus de la fente est synonyme de ma passion de l’écriture.
Est-ce cette magie de la lettre et du rond, initiée à l’orée du désert, qui me noue si étroitement au clitoris ? Un O de volutes, sans début ni fin, surplombant la fente. Cette lettre gravée sur le noyau du fruit du désert ne sert à rien. Lettre toute seule, il n’y a presque personne pour la lire. Et le O, bouton de rose tendrement offert, lui non plus ne sert à rien. La seule partie du corps à n’avoir, strictement, aucune fonction organique. Que le plaisir.
Le plaisir suprême, pour la fillette grandie, c’était par l’engloutissement qu’il pouvait se produire. Pénètre-moi, mange-moi….
Antonin mort, je tombais amoureuse de Friedrich. Mort de chair lui aussi mais vivant par les livres. Il composa une chanson sur les filles du désert où il dit son plaisir d’être une datte croquée entre les dents glacées, ( oh! comme Friedrich a aimé métaphoriquement les « hauteurs », l’air pur des altitudes, raréfié, presque insupportable, des canopées de la pensée…. ). Je passais par le désert, les sables qui modèlent sans cesse de nouvelles formes, où le temps ne peut pas imprimer sa marque des choses qui durent. Je me fondais dans cette disparition créative. Me noyant dans l’illimité, j’apprenais la subtilité des petites choses, le goût de la précison ( indispensable à l’écriture, l’érotisme ), la fluidité d’anguille des grains de sable. Quelques grains firent agglomérat et je devins l’objet qu’on lit, qu’on absorbe, qu’on ingère. Une datte comme Jonas dans le ventre du grand poisson des mers. Un petit organisme contenu dans la matrice essentielle. C’est ensuite, après le passage dans cette dévoration, dans ce bénéfique engloutissement, pour qui en a le désir irrépressible et l’audace, que la Joie vient. Sortie et recrachée du ventre de la Baleine, ou, disent certains, du Requin, j’étais prête pour l’amour et l’écriture.
Avec Antonin et Friedrich, mes deux morts mangés en moi, je tombais amoureuse d’un autre A. et d’un autre F. Et l’un me mangeait quand l’autre me crachait, et vice-versa. J’apprenais à devenir le simple mouvement du passage, inversant tous les sens, les horizons, mélangeant le proche et le lointain. A. s’éloigna. Plus tard, beaucoup plus tard, vint l’Ange. Le visage et le miroir absolu et pur de l’Amour, l’invitation constante à aimer, à se dépasser. La pâleur incandescente de son visage me hante. J’aimerais devenir petite datte brûlante entre ses dents glacées. Dans le cercle parfait où tout se dissout et se recrée sans cesse, sans que l’on voie le début et la fin. Comme les rouleaux des vagues s’enchaînent, entrant les uns dans les autres, s’emmêlent, de l’avant-commencement et de l’après-fin dans les roulements d’eau continuels. Vagues de l’amour. Du Cercle, vide originel de la matrice, sort la possibilité des multiples, la deuxième forme primitive : le Triangle, Océan où j’adviens, deviens… Comprenant que lui, Antonin, mon père, s’était trompé, s’était mêlé un peu les pinceaux dans sa jolie petite histoire. Car Dieu n’a pas pu parler puisqu’il n’y a pas Dieu. Ce n’est pas le son O qui a formé l’encoche sur le noyau. Mais l’inverse qui s’est produit. De cette encoche en creux qu’on appelle mon sexe, cette absence, ―cette marque suprême : beauté de l’inexistence―, est sortie la Lettre.