paru dans White Rabbit Dream vol.1 LA COUPURE, octobre 2017

Gordon H. (leader)

Nous relevons pas mal de pertes. Un certain nombre d’entre nous sont morts. D’autres sont partis. Et il y a ceux que nous avons dû bannir. Je ne me rappelle pas les noms de ceux que nous avons perdus, quelle que soit la manière dont cela s’est produit. Après ce que nous avons traversé ensemble, je le reconnais, c’est abject.

Dès que quelqu’un disparaît (mort, enfui ou banni) je l’oublie aussitôt. Immonde et alors ? De toute façon, je pense que je ne suis pas le seul dans ce cas. Mais moi j’en suis conscient. C’est pour ça que je peux dominer les autres et que j’occupe un poste de commandement. Par notre très Sainte-Mère-Furie, j’ai été homologué Sale-Comme-Un-Ange. Je suis affreux, sans moralité, abominable. Nous sommes en état d’urgence, en état de survie permanent.

Caro I. (professeur)

« Survivre n’est pas vivre. Survivre… Mourir lentement ? »

Je l’ai écrit sur le tableau noir de la grande salle. Ma mission consistant à saper le moral des gens ; tâche très difficile. Avant, il suffisait de brandir l’idée de l’apocalypse. Tout le monde avait peur. Maintenant l’apocalypse est arrivée, nous sommes en plein dedans, et ça ne suffit pas. Personne ne la craint plus. Tout le monde la subit. Je ne peux pas annoncer l’apocalypse. Elle est là. J’ai dû renforcer le procédé. Maintenant, pour saper le moral, je mène une entreprise de démolition contre l’esprit.

Par notre très Sainte-Mère-Furie, j’ai été homologué Sale-Comme-Un-Ange. Démolition — mon plaisir et gagne-pain — je me nourris d’elle.

Sharon J. (éducatrice)

Les filles chez nous ne sont plus des jeunes filles. Le stade de l’enfance leur a été de courte durée. Et elles ne passent jamais par la case virginité, qui jadis survenait durant la période de l’adolescence. On n’a plus le temps pour ce genre de choses. Nos filles sont violées très tôt par la caste des Eunuques-àl’Envers. Je suis leur professeur, leur marraine, leur exemple, leur guide…

Ma grand-mère m’a parlé d’un temps où les enfants avaient le temps de pousser. Maintenant, on n’a plus le temps de rien. Nous, les filles, sommes comme les graines, les fleurs, les légumes. Il nous faut grandir, pousser très vite. Ma grand-mère m’a parlé du temps magique des métamorphoses. C’était dans cette période que les plus belles choses se faisaient. Je suis méchante, fourbe et menteuse. Je ne parle à personne de l’existence de ce temps jadis où les métamorphoses existaient.

Notre très Sainte-Mère-Furie m’a homologuée Sale-Comme-Un-Ange. Je trompe les gens, les filles en premier. Je me nourris du mensonge et de la fourberie.

Nino K. (entraîneur)

Nos garçons sont vieux avant l’heure. À peine sortis de l’enfance, ils sont battus, giflés, griffés épisodiquement. Il n’y a que de cette manière que nous sommes convenablement préparés à la lutte permanente. Presque tout le temps, on doit se battre. Plus tôt on l’accepte, mieux c’est. Notre emploi du temps se partage en jeux cruels, disputes, combats… Merci, j’aime ça. Je ne vois pas ce que je pourrais faire d’autre.

Notre très Sainte-Mère-Furie m’a homologué Sale-Comme-Un-Ange. Ma patrie c’est la bêtise et la violence. Dans ce monde de l’état d’urgence et de la survie, c’est pain béni…

Amandine L.

J’attends d’être affectée quelque part. En attendant, je peux me promener à peu près où je veux. Mais je reste très isolée. J’ai le droit de parler seulement à quatre personnes : Sharon, Caro, Nino et Gordon. Chacun d’eux est un Sale-Comme-Un-Ange. Titre et fonction hautement honorifiques décernés uniquement par la très Sainte-Mère-Furie.

Aujourd’hui, Sharon m’a dit d’aller sur la Grand-Place à 18 heures. Sharon me fait peur. En même temps, je ne peux pas m’empêcher de l’admirer.

18 heures, la Grand-Place est pleine de monde. Au centre, a été monté une sorte de podium. Que va-t-il se passer ? Les gens paraissent excités d’une manière bizarre. Je brûle de leur demander ce qui va se produire. Mais je n’en ai pas le droit. Alors, j’attends en les observant… 18 heures 18, le soleil n’est pas encore couché.

Tout est allé très vite. Rapide, net, affreux. On dirait que le soleil ne veut plus se coucher, ne se couchera jamais plus.

J’ai du mal à réaliser ce qui vient de se passer. Et pourtant ça n’est que trop vrai. Je donnerais tout pour ne pas avoir vu ce que je viens de voir…

Quelque chose s’est durablement asséché en moi. Je n’ai même pas eu envie de vomir…

Un jeune homme, pieds et poings liés, a été installé sur la scène. Il paraissait amorphe, l’œil éteint. Drogué ? Puis Sharon est apparue et la foule a été prise d’un immense et long frémissement unanime. J’en ressentais sur la peau les ondes de choc. Elle scandait Châtiment-Supplice ! Châtiment-Supplice ! Sharon était nue. Elle ne portait rien sur elle, sauf une couronne avec deux cornes et des bottes de motard. Son torse était presque aussi plat que celui d’un homme. Sa toison pubienne écarlate, très fournie, formait comme une flaque de sang verticale sur l’étendue d’albâtre de son grand corps parfait. Ses cheveux teints en bleu était recouverts d’une poudre d’or. Féroce et majestueuse, elle s’est approchée du jeune homme et d’un seul coup de sabre lui a tranché la tête.

Gordon a ramassé la tête qui avait roulé jusqu’au bord de l’estrade.

Caro, que je n’avais pas vu arriver près de moi, a passé son bras sous le mien en m’entraînant avec lui et me murmurant à l’oreille : « Chérie, il faut que tu apprennes certaines choses ». Caro m’énerve. En plus, j’ai horreur qu’on m’appelle « chérie ». Mais vu la férocité de ces gens dont je venais enfin de prendre la mesure véritable, je n’avais pas trop intérêt à ronchonner. De toute façon, même si je l’avais voulu, je n’aurais pas pu. Trop assommée pour réagir. Comme il me l’a demandé, je me suis assise dans la voiture près de lui au volant. Et nous avons roulé. En silence. Longtemps. Trois bons quarts d’heure, au moins.

Ensuite, il m’a laissée seule dans un parc fermé et ceinturé par d’immenses grilles. J’ai dû y passer toute la nuit, seule. J’ai vu des corps sans tête. J’ai vu des têtes sans corps…

J’ai envie de mourir.

On m’a délivrée du parc à 6 heures du matin. J’étais transie.

Dans le dortoir, j’ai été violée par un Eunuque-àl’Envers.

J’ai dormi jusqu’au lendemain matin d’un sommeil hanté… En me levant, j’ai vu une flaque de sang par terre. Dans cette flaque de sang, flottait un visage. Je me suis approchée. Ce visage, c’était le mien. Je n’ai pas crié. Je ne me suis pas évanouie.

Et tout d’un coup, je n’ai plus eu envie de mourir. C’est ce qu’ils voudraient et je ne leur ferai pas ce plaisir. Je vais m’entraîner au pistolet, au sabre, à la fourberie, la méchanceté, le mensonge et toutes les saloperies qu’il faudra.

Moi, Amandine L., je ne vis plus désormais que pour une seule chose : me battre jusqu’au bout. Les Sales-Comme-Un-Ange, les tuer, d’une manière ou d’une autre les neutraliser, les détruire. Et ce, même si le soleil n’en devait jamais plus se coucher.

White Rabbit Dream vol.1[à suivre…]