paru dans Qu’est-ce que la littérature érotique? 60 écrivains répondent, éditions Zulma, 1993

Du point de vue du genre, la littérature érotique n’existe pas. C’est le roman, ou plus exactement le romanesque, qui fait la littérature. Le romanesque est un certain type de travail de l’écriture, une recherche dans le sens du plus grand élargissement qui soit; la littérature passe outre la distinction des genres. C’est pourquoi, dès qu’il s’agit véritablement de littérature, la question du genre ne se pose pas.

Les romans policiers ou de science-fiction, aussi bons et aussi dignes de respectabilité soient-ils, ne sont pas de la littérature. La littérature, ce n’est pas une question de respectabilité qui la détermine, justement. Il ne faut pas considérer ces choses du point de vue d’une échelle des valeurs. Si je dis que les romans policiers et de science-fiction ne sont pas de la littérature, ce n’est pas qu’il leur manque quelque chose capable de les élever jusque là. Ainsi, si le seul caractère d’un ouvrage nommé « roman » est une certaine couleur nous le faisant immédiatement ranger dans le genre: littérature érotique, c’est que cet ouvrage ne relève pas de la littérature et qu’il n’est donc pas un roman.

Mais alors, que sont les romans érotiques?
Il ne s’agit pas davantage du traitement d’un thème. Le thème serait un sujet que l’auteur traite par le roman. Or le roman ne fabrique pas des traités. Le roman est le travail de l’écriture qui, par conséquent, ne constitue pas un outil pour décrire telle ou telle chose. Dès qu’il s’agit d’écriture, d’écriture véritable il s’entend, le travail même de l’écriture pénètre profondément la chose qu’il contamine résolument. Si bien que l’on ne peut pas dire qu’il y a l’écriture d’un côté et le thème de l’autre.

Pour moi, si je dis qu’il n’y a pas de littérature érotique, c’est que la littérature elle-même est érotique. Comme l’Eros, la littérature est le secret mélange de la chair et de l’esprit.
En effet, ce n’est que dans l’acte d’amour que le corps devient le plus spontanément expressif et la manière dont il est expressif est tout à fait singulière, car, en même temps qu’il exprime un désir, un élan, un sentiment, ou tout cela ensemble, le corps, en même temps, oeuvre pour assouvir cet élan, ce sentiment, c’est-à-dire cela même qu’il exprime. Si l’on nomme esprit le sentiment, et chair la manière de l’assouvir, l’on voit que par l’acte charnel, la chair et l’esprit non seulement se rejoignent mais se confondent tout à fait. Si la chair et l’esprit se confondent, c’est parce qu’il n’existe plus de distinction entre la chose à dire et ce qui le dit, la chose à voir et ce qui la donne à voir, entre le réel et sa représentation.
Dans l’érotisme, le corps exulte et, par le simple fait de son exultation, il exprime quelque chose: l’amour ou le désir et ce, aussi éphémères et légers soient-ils, peu importe. L’érotisme est le seul champ de la vie humaine pouvant se passer du langage car l’érotisme, fondamentalement, est lui-même langage. C’est une autre façon de dire et de se dire et si les humains la prisent tant c’est qu’elle est immédiate, directe, sans l’intermédiaire du langage quotidien qui forme toujours un écran et une barrière.

La littérature opère par le même mélange de la chair et de l’esprit. Dans un roman, les mots ne renvoient pas à quelque chose d’extérieur au roman dan la mesure où ils prennent vie par leur propre combinatoire interne. Et ceci parce que la littérature est un art dont on ne peut pas dire sur quel sens il joue en particulier: un aveugle peut lire avec un ouvrage à la confection adéquate, ce n’est donc pas la vue; un sourd peut lire, ce n’est donc pas l’ouïe, et pour les autres sens, cela est plus évident encore. Par conséquent, tout ce qui est évoqué en nous par le roman ne passe nullement par l’intermédiaire des sens proprement dits. Il s’agit sans doute d’un autre sens pour lequel il n’y a pas d’intermédiaire entre ce qui est senti et ce qui le perçoit. La chose évoquée est tout à fait mentale et c’est parce qu’elle l’est absolument qu’elle fait appel en vérité à tous nos sens à la fois, à tout notre être, sans marquer de distinction, de séparation entre notre chair et notre esprit.

La littérature fonctionne dont comme l’Eros.
La littérature érotique n’existe pas. La littérature est l’érotisme.