texte consacré à Laure (Colette Peignot) paru dans  Les Cahiers Laure, février 2013

Le désir nu de Laure… au-delà d’être nue. Rien ne peut suffire à Laure, pas même sa propre nudité. Car d’être tout, elle n’est rien. En propre Laure n’a rien. Et le sale dès lors n’a plus de valeur. Transmutation infinie de l’instantanéité. Quand le sale n’est plus sale, avec quoi donner du goût à la vie?
Personne n’a utilisé Laure, ni ne l’a dominée. Intraitable comme le varech, les troncs d’arbre qui ne se dominent que par la destruction. Laure ne voulait pas la mort. Elle l’était.

L’amour du sale est pour toi caresse. Que tu sois à genoux ou hiératique, cela revient au même. Tragédie de la vie indomptée. Pure au-delà du propre, Laure qui détruis la binarité. Tu ne peux rien construire de tes doigts, fatale dans la destruction des lois et des non-lois parce que simplement et abominablement sainte au-delà de la sainteté, en ta chair trop belle, im-monde, la puissance de la vie crue se réfléchit. C’est pour ça justement que tu es née le jour de ta mort et que tu es morte le jour où tu es née.

Tout Hegel comparé à Laure peut aller se coucher. Elle qui n’a rien à réconcilier, prise dans le maelström invisible et hyper actif du mouvement de la création et de la destruction qui ne se suivent pas dans le temps mais se donnent au même moment, étant le moment même. On t’a dite déchirée entre tes contradictions, entre le sale et le sublime, rien n’est plus faux. Et le vrai et le faux s’effacent devant ton visage si lisse quand, du tréfonds de nos âmes malades parce qu’assoiffées d’exister, tu fais palpiter la convulsion. La convulsion seule fait être. Qui n’exulte que dans le n’être pas. Assomption de la non-dualité. Quand étreindre c’est écraser, respirer c’est mourir déjà… Aucun collier, de chienne ou de diamants, ne peut sanctifier la beauté de Laure. Malade d’être trop vivante, si vivante qu’on la croit affamée de mort. Dans la mort rien ne se résume, rien ne se récupère ni ne se change. D’être toujours déjà été.

La conjugaison des verbes s’évanouit dans tes mots et tes gestes. Au-delà du sens parce qu’au-delà du temps. Seule toi à donner l’éternité. L’effacement des contours individuels par lequel les corps se pénètrent, par lequel les têtes enfin se décloisonnent et peuvent entrer les unes dans les autres, n’advient pas chez Laure épisodiquement dans les actes d’amour et dans les actes d’écriture, comme chez quelques privilégiés. Il advient tout le temps, il n’advient jamais, parce que Laure est cet effacement même. Laure, j’ai peur maintenant, ton secret me paraît si simple donc terrible. Allons-nous, nous aussi, disparaître à jamais en exultant d’avoir lu ton secret? Te lire, t’être, c’est s’embraser.

Je t’ai bue de toutes mes larmes, je t’ai rejetée de tous mes flux pour mieux t’absorber.
Mais l’inversion ne sert à rien avec Laure. Avec elle, rien ne sert. Pas même l’inutilité. Tragédie du non-sens absolu et brutal de la vie qui court, du sang qui coule parce qu’il n’a rien d’autre à faire. Plus qu’entière et plus que femme, seul le monde qui t’aurait partagée aurait pu te donner un instant de bien-être dans cette existence infâme de ne se prêter que fragmentée.

Tous les hommes et toutes les femmes auraient pu t’aimer. Universelle fange d’où monte la semence de nos tristesses fatiguées comme de nos joies réunies dans un brasier d’été. Tu aurais pu mourir à n’importe quel âge parce que, par définition, tu n’en as aucun.

Ton regard ne prend ni ne donne. Il est. Si un jour un artiste veut dessiner le regard de l’inexistante divinité, il devra prendre la teneur plus que puissante de tes yeux.

Tu m’as mordue. Et sans fin je t’aimerai.

Ses phrases sont du sang. Le sang de ses veines c’est déjà des mots. Elle qui n’a rien à transformer, transmuter, aucun jugement de valeur ne peut dès lors avoir prise sur elle. Elle aurait pu jouer du neutre, de l’androgynat, dessiner le moment du passage où la positivité bascule dans la négativité. Mais elle ne l’a pas fait. Trop petites toutes ces actions mesquines, même si elles sont l’or pour tous les autres, aussi grands artistes de leur vie soient-ils. Laure ne fait pas de sa vie une oeuvre d’art. Elle l’est. Au-delà d’amour et haine, aucune croix ne peut avoir de prise sur elle, aucun mal, aucun péché. Rien, de sa brûlante liberté, ne peut la libérer.

Sacrifiée sur le tableau vivant de nos chimères, qui mieux que toi peut montrer la voie? Même si tu étais née dans la boue, et tu es née dans la boue, aucune âme n’aurait pu t’influencer.

Laure n’a pas d’âme. Elle l’est. A quoi bon ériger une oeuvre? Laure qui ne s’appartient pas, toujours dans l’ouverture du non-propre. Quand le sale n’est plus sale, meurt la sphère du sexe en tant que séparée de la production utile qui nous enchaîne. Dans la mort du sexe, absolu omniprésent dans la trajectoire sans faille d’une vie sans fragmentation, respirer et se déchirer d’amour s’équivalent. Le moindre souffle de Laure est un vent de luxure sur le désert dépoli du monde qui s’explose indéfiniment dans la mixture scandaleuse de l’utile et de l’inutile embrasés dans le geste évanescent d’une femme au-delà des corps et des sexes.

C’est pourquoi, Laure qui ne t’appartiens pas, ton corps brille de la profondeur ensorcelante de la ténèbre dont tous ceux qui aiment la passion voudraient se vêtir à jamais.

Laure, un cimetière limitrophe d’espoirs qui brûlent le coeur encore plus fort que les plus odieux chagrins. Le désespoir n’est rien comparé à ta charmeuse brutalité. Brutale comme un vent léger, brutale comme un tremblement de terre. Puisque… dans la balance universelle des couleurs qui ne meurent pas et qui meurent de ne pas mourir parce qu’elles le feront à jamais, vent léger et tremblement de terre s’équivalent.
Et si chacun qui succombe à ton art, Laure, ressent l’impératif désir d’avoir pris naissance entre tes cuisses, c’est que… c’est vrai.