Gloria Hasch fabriquait des poupées. Dans une maison verte confondue aux feuillages. À deux cents mètres au-dessus du niveau de la mer dans un creux de massifs montagneux. Impossible d’y accéder en voiture. Seulement par un chemin caillouteux, onduleux. D’un côté l’on accédait à la grand route en haut. De l’autre, on descendait direct à la mer. À quelques mètres de la maison, un petit rectangle d’eau bleu aussi profond que le noir d’encre de prunelles orientales, cerné de roches pourpres déchiquetées et de monts avec pins et oliviers. Le lac de l’Écureuil. De son balcon Gloria surplombait la mer. Le golfe entier s’ouvrait à ses pieds.

Ses poupées se montraient dans certains musées et dans les boutiques friandes d’objets mystérieux. Des photographies circulaient aussi de par le monde. Sa clientèle s’étendait si sûrement que malgré sa jeunesse on la comptait comme l’une des plus fameuses créatrices de poupées de ce genre particulier. Elle ne répondait jamais à l’abondant courrier d’admirateurs et d’admiratrices. Elle parcourait les messages d’un œil si rapide, distrait qu’il était à se demander si elle les lisait vraiment. En tout cas rarement jusqu’au bout tant leur banalité la barbait. En fait elle n’avait pas beaucoup de temps, Gloria. Qui en passait énormément à concevoir, réaliser les poupées. Destinées aux adultes d’avantage qu’aux enfants, il ne s’agissait pas pour autant de poupées à usage sexuel. Leur inventivité, fantaisie véhiculaient de vifs fantasmes, et certains des plus archaïques. Elles pouvaient servir toutes sortes de fonctions: tenir compagnie (bon nombre de collectionneurs les prenant à tort ou à raison pour des êtres vivants), porter à rêver, réfléchir, méditer… et cent autres choses dont Gloria n’avait pas à se préoccuper. Certaines personnes, filles surtout mais hommes mûrs ou garçons également, se plaisaient à les doter d’une garde-robes. Pour cela ils devaient s’adresser à d’autres fournisseurs. Gloria les créait une fois pour toutes. Tâchait ensuite de ne pas se préoccuper de leur destin.

Comme celles de Seymour O’Connor, Ohtake Kyou, Julien Martinez, Miho Satou, ce sont des poupées qui font frémir. Tellement nostalgiques. Nostalgiques parce que vivantes. Mais les poupées de Gloria Hasch ont quelque chose en plus que les autres. Ceci sera considéré en temps voulu.

Quoiqu’il en fût, et justement pour les produire efficaces, capables de remplir ce supplément spécifique, le maximum de temps libre était exigé, le temps dans tous les sens du terme maximal. Vide, hachuré par nul événement, nulle présence. Nulle humanité. Temps absolu… Et le silence. Elle s’en calfeutrait à pleine peau, s’immergeait en lui outrageusement. Silence épais et mordant tel un bain de glace.